De la terrasse de l'hôtel de Kasim Zoto, le regard hésite et plonge dans le Bosphore. Comme les goëlands, il se pose sur les chalutiers, paquebots, yachts et porte-containers. Au sud, les feux de la Mosquée Bleue, ceux de Sainte-Sophie se mêlent aux fumets de l'agneau et aux parfums qui brûlent près du bar.
Ce soir, nous célébrons les 48 ans d'un ami. C'est la fin d'une mission aux confins de l'Europe. Le moment de choisir un cadeau, un cadeau-talisman pour un homme à qui tout a réussi.
Vous souvenez vous de vos 48 ans? quelques années plus tôt, au coeur
de la France, le factotum d'un homme politique me recevait avec
faste. Tout lui souriait: foyer, enfants, amis, maison, profession,
santé, carrière politique, succès social, etc. L'insouciance,
elle-même, était au rendez-vous.
Alors que j'allais atteindre ces
48 ans, je traversai la ville de cette belle rencontre; je recherchai,
en vain, la maison, les amis, l'hôte de cette époque.
On
m'expliqua: "Vous ne le saviez pas? Il a beaucoup changé. Il tient une
pompe à essence sur la route de L....". "Bagdad Café" aurait pu
inspirer le décor. Un vieux chien aboya tandis que la voiture
déclenchait la sonnette. L'homme qui vint servir était méconnaissable.
Il sourit le premier: "Quand vous m'avez connu, je vivais, sans le
savoir, mes "années-sandwich". Je possédais tout mais je n'ai rien vu
venir: ni la mie, ni la croûte.
La vie, vous croquez dedans, commençant par le plus dur, comme dans
un sandwich. Puis arrive la mie. Elle annonce le beurre. C'est à ce
moment-là que nous nous sommes connus. Quand vous goûtez le jambon, il
est dèjà bien tard. Ne vous fiez pas au beurre qui arrive, bientôt; pas
plus qu'à la mie qui le suit de très près.
Tu vois, mon garçon, j'en suis à la croûte. Ensuite, on ramasse les miettes".
Cette
année-là, avec femme et enfants, nous renoncions au confort d'une vie
facile contre une "maison de famille" dans la tradition nantaise des
Folies d'armateur*. Nous accueillerions le voyageur en ami de la
famille, construirions un abri pour les jours sans pain en gardant,
pour toujours, "une poire pour la soif".
Merci à celui qui nous fit découvrir à temps, ce trophée d'une vie, talisman que nous offrons, ce soir, à celui qui a tout.
Merci
à Kasim Zoto de nous avoir rappelé (dans la grande tradition de
l'hospitalité) ce souvenir heureux. Bravo pour ce palais (étonnamment
construit, sur la base d'une première vie, rue du Roi de Sicile
www.armadahotel.com.tr) qui rappelle à chacun son "petit Liré" que ni
Rome ni Istambul ne sauraient faire oublier.
Bon anniversaire, Jean-Marc! De la part d'un pompiste anonyme tes amis t'offrent ce talisman.
* Les Folies nantaises sont des "maisons de rapport" déguisées en villégiatures de seule plaisance. Ainsi, à Bois-Briand, on cultivait la vigne, les légumes, les poiriers. On y vendait, le vin et les poires que l'on déshydratait dans le four des communs pour en faire l'ordinaire des marins et explorateurs du XVIIème siècle.


